Les Atlantes de pierre, statues de guerriers toltèques au sommet de la pyramide de Tula, sous un ciel d’orage, illustration

Toltèques

Les maîtres de Tollan

Les Toltèques sont un peuple dont la capitale, Tula, fut la ville la plus importante du centre du Mexique entre 900 et 1150 environ. Nous les connaissons par deux sources très différentes : les fouilles archéologiques de Tula et les traditions des Aztèques, qui, des siècles après leur disparition, célébraient les Toltèques comme leurs modèles et leurs ancêtres. Les deux images ne coïncident qu’en partie – c’est pourquoi, dans l’histoire des Toltèques, il importe toujours de distinguer ce qui a été exhumé de ce qui a été raconté.

Tula, le lieu des roseaux

Les ruines du Palais brûlé à Tula, rangées de colonnes des anciennes salles
Vestiges du Palais brûlé (Palacio Quemado) à Tula. Photo : Leandro Neumann Ciuffo, CC BY 2.0

Les sources aztèques appellent la capitale toltèque Tollan, ce qui signifie « lieu des roseaux » en nahuatl ; son nom complet, Tollan Xicocotitlan, signifie à peu près « lieu des roseaux près de la colline des guêpes ». Les vestiges de la ville se trouvent près de l’actuelle bourgade de Tula de Allende, dans l’État mexicain d’Hidalgo, à environ 75 kilomètres au nord de Mexico, à quelque 2 000 mètres d’altitude.

La ville naquit vers 650, à une époque où la grande métropole de Teotihuacan était déjà sur le déclin, et elle en hérita de nombreuses traditions. Le premier centre, que les archéologues appellent aujourd’hui Tula Chico (« Petite Tula »), fut incendié et abandonné à la fin du IXe siècle, et un nouveau centre cérémoniel, Tula Grande, fut élevé à environ un kilomètre et demi plus au sud. L’apogée de la ville se situe entre 900 et 1150 environ. Selon des estimations récentes, Tula s’étendait alors sur environ 14 kilomètres carrés et comptait jusqu’à 60 000 habitants, tandis que des estimations plus anciennes parlent de 30 000 à 40 000. C’était probablement la plus grande ville du centre du Mexique à son époque, bien que nettement plus petite que l’ancienne Teotihuacan et que la Tenochtitlan aztèque plus tardive.

L’économie reposait sur l’agriculture irriguée et sur l’artisanat, avant tout le travail de l’obsidienne – le verre volcanique dont on faisait des lames et des outils. Tula était un centre important du commerce de l’obsidienne verdâtre des mines proches de Pachuca, et l’on a aussi trouvé dans la ville de l’obsidienne d’Ucareo, dans le Michoacán, de la turquoise provenant probablement de la région de l’actuel Nouveau-Mexique, de la céramique polychrome du Nicaragua ou du Costa Rica et la céramique lustrée caractéristique de type plumbate, de la côte pacifique du Guatemala et du Chiapas, considérée comme l’un des marqueurs de la présence toltèque.

Les Atlantes et Tula Grande

Un Atlante de Tula, guerrier de pierre coiffé de plumes et portant un pectoral en forme de papillon
L’un des Atlantes de la pyramide B, haut d’environ 4,6 mètres, aujourd’hui dans la salle toltèque du Musée national d’anthropologie de Mexico

Le cœur de la ville était la grande place de Tula Grande, autour de laquelle se répartissaient les principaux édifices : les pyramides B et C, le Palais brûlé (Palacio Quemado), deux terrains pour le jeu de balle rituel et une plateforme basse, le tzompantliSocle sur lequel étaient exposés les crânes des sacrifiés. Celui de Tula a été fouillé par l’archéologue Eduardo Matos Moctezuma en 1968–1970, et on y a trouvé des restes de crânes humains.. La plus grande des pyramides, la pyramide C, est aujourd’hui en mauvais état ; l’édifice le plus célèbre de Tula est donc la pyramide B, plus petite, dédiée au dieu TlahuizcalpantecuhtliDieu de l’étoile du matin, c’est-à-dire de la planète Vénus lorsqu’elle apparaît avant l’aube. Dans les légendes, il est lié à Quetzalcoatl., seigneur de l’étoile du matin.

Au sommet de la pyramide B se dressent aujourd’hui les célèbres Atlantes de Tula – quatre colonnes de basalte en forme de guerriers, hautes d’environ quatre mètres et demi, qui soutenaient autrefois le toit du temple. Chacune est composée de quatre blocs assemblés par tenon et mortaise, et les guerriers portent une coiffe de plumes, un pectoral en forme de papillon, un disque dans le dos et un atlatlPropulseur : un manche en bois muni d’un crochet à l’extrémité, qui prolonge le bras et donne au javelot une vitesse et une portée bien plus grandes. à la main. Devant la pyramide se trouvait un vestibule à rangées de colonnes, et les murs de la pyramide elle-même étaient couverts de reliefs de jaguars et de coyotes en procession et d’aigles et de vautours dévorant des cœurs humains.

Les Atlantes n’ont pas été trouvés à leur place. En 1941, lors de la deuxième saison de fouilles, l’archéologue Jorge R. Acosta découvrit leurs fragments dispersés dans une tranchée de sondage sur le côté nord de la pyramide : trois figures purent être entièrement reconstituées, et de la quatrième on ne retrouva qu’une partie. Les fragments furent d’abord installés provisoirement sur la place, puis remontés au sommet de la pyramide en 1960, au terme des vingt années de recherches d’Acosta à Tula.

Frise de pierre avec des serpents dévorant des squelettes humains, sur le mur Coatepantli de Tula
Relief du Coatepantli, le « mur des serpents », à Tula. Photo : HJPD, CC BY 3.0

Le côté nord de la pyramide B est fermé par le Coatepantli, le « mur des serpents », orné de reliefs de serpents dévorant des squelettes humains. À côté de la pyramide se trouve aussi le Palais brûlé, ainsi nommé à cause des traces d’incendie : ses salles à colonnes avaient des banquettes ornées de reliefs de processions de guerriers et de dignitaires, et on y a trouvé des sculptures de chac-moolFigure couchée appuyée sur les coudes, la tête tournée de côté et tenant sur le ventre un récipient ou une plaque, probablement pour des offrandes. On trouve de telles sculptures à Tula comme à Chichén Itzá, et plus tard chez les Aztèques.. Lors des travaux des années 1990, des dépôts rituels contenant des disques de pyrite, dont certains ornés d’une mosaïque de turquoise, ont été découverts sous le sol de l’une des salles, et à la même période on a trouvé la « cuirasse de Tula », faite de plaquettes de coquillage.

Quetzalcoatl, Tezcatlipoca et la chute de Tula

Le serpent à plumes Quetzalcoatl avalant un homme, dessin d’un codex aztèque
Quetzalcoatl en serpent à plumes, Codex Telleriano-Remensis (XVIe siècle)

Ce que nous savons des souverains de Tula provient presque entièrement de récits aztèques et coloniaux rédigés des siècles plus tard, comme le Codex de Florence de fray Bernardino de Sahagún et les Annales de Cuauhtitlan. Selon ces traditions, le père du premier grand souverain était le chef chichimèque Mixcoatl, et son fils, Ce Acatl Topiltzin Quetzalcoatl – nommé d’après son année de naissance, « 1-Roseau », et d’après le dieu Serpent à plumes – devint prêtre et souverain de Tula, resté dans les mémoires comme un roi sage et pieux sous lequel fleurirent les arts.

L’histoire la plus connue raconte son conflit avec Tezcatlipoca, sombre dieu sorcier. Selon la tradition, Tezcatlipoca poussa par ruse Quetzalcoatl à s’enivrer de pulqueBoisson alcoolisée tirée de la sève fermentée de l’agave, que l’on buvait en Mésoamérique selon des règles et des rites stricts. et à rompre son vœu sacerdotal ; le souverain, couvert de honte, quitta Tula et partit vers l’est, vers le rivage de la mer. Selon une version, consignée dans les Annales de Cuauhtitlan, il s’y immola, et son cœur monta au ciel pour devenir l’étoile du matin – ce qui le rattache au dieu à qui la pyramide B est dédiée. Selon une autre, il s’éloigna sur un radeau de serpents en promettant de revenir un jour.

Les traditions désignent comme dernier souverain de Tula Huemac, sous le règne duquel la ville connut la famine, des luttes intestines et la poussée des peuples chichimèques venus du nord ; les Toltèques, selon ces récits, se dispersèrent de tous côtés, et Huemac lui-même s’enfuit à Chapultepec. Les dates que les sources donnent pour ces événements divergent de près d’un siècle, et de nombreux chercheurs estiment que l’histoire et le mythe y sont inextricablement mêlés.

L’archéologie confirme que la fin fut violente : quelque part entre 1150 et 1200, la plus grande partie de la ville fut incendiée et abandonnée, les édifices monumentaux pillés, et de nombreuses sculptures brisées et enfouies dans les tertres des pyramides – parmi elles les Atlantes. Tula ne fut pourtant jamais entièrement désertée ; elle fut plus tard repeuplée par des gens de culture aztèque, qui fouillaient les ruines à la recherche de sculptures et d’offrandes enterrées.

Les Toltèques vus par les Aztèques

Pour les Aztèques, qui fondèrent leur capitale Tenochtitlan près de deux siècles après la chute de Tula, les Toltèques incarnaient la civilisation. En nahuatl, le mot toltecatl signifiait « artiste, artisan habile », et toltecayotl – la « toltéquité » – désignait l’art, le savoir et la vie urbaine en général, par opposition au mode de vie « chichimèque » des nomades du nord. On attribuait aux Toltèques l’invention du calendrier, de la médecine et de nombreux arts.

L’ascendance toltèque était aussi une source de légitimité politique. Le premier souverain aztèque, Acamapichtli, aurait été choisi précisément parce que, par sa mère, il descendait de la lignée noble de Culhuacan, ville considérée comme l’héritière des Toltèques, et les souverains d’autres cités mésoaméricaines revendiquaient une origine semblable. C’est pourquoi les chercheurs avertissent aujourd’hui que l’image des Toltèques comme grand empire en dit sans doute plus sur les besoins des Aztèques que sur la Tula réelle, dont l’influence fut, selon certaines estimations, plus modeste – plus proche d’un royaume que d’un empire.

Tula et Chichén Itzá

Le sommet du temple des Guerriers à Chichén Itzá avec des colonnes en forme de serpents à plumes, ancienne photographie en noir et blanc
Le temple des Guerriers à Chichén Itzá, photographie de 1928. À droite, les colonnes en forme de serpents à plumes.

Lorsque l’explorateur français Désiré Charnay fouilla Tula pour la première fois dans les années 1880, il fut frappé par sa ressemblance avec la cité maya de Chichén Itzá, au Yucatán, à plus de mille kilomètres de là : on y trouve aussi des colonnes en forme de guerriers et de serpents à plumes, des processions de jaguars et d’aigles, des chac-mools et une plateforme à crânes. Charnay en conclut que les Toltèques avaient conquis Chichén Itzá, idée que soutenait aussi la tradition maya de Kukulcán – le « Serpent à plumes » – venu de l’ouest.

La science actuelle est beaucoup plus prudente. Certains chercheurs voient toujours à Chichén Itzá la trace d’une présence toltèque, d’autres estiment que les deux villes appartenaient à un réseau plus large d’échanges et à un culte commun du Serpent à plumes, et des datations récentes montrent que certains édifices de style « toltèque » à Chichén Itzá sont antérieurs à l’apogée de Tula, si bien que l’influence a pu aller aussi dans l’autre sens. Il n’existe pas, pour l’instant, de réponse unanime.

Entre histoire et mythe

Ouvriers sur une fouille à Tula, ancienne photographie en noir et blanc
Les fouilles de Charnay dans la « première maison toltèque » à Tula, années 1880 (photographie de D. Charnay)

Les ruines près de Tula furent décrites dès 1873 par le géographe mexicain Antonio García Cubas, et les premières fouilles furent menées par Charnay. On crut pourtant longtemps que le Tollan des récits aztèques était en réalité Teotihuacan. Le tournant vint en 1941, lorsque l’historien Wigberto Jiménez Moreno, lors d’une table ronde de la Société mexicaine d’anthropologie, montra à partir des sources historiques que Tollan était bien Tula, dans l’Hidalgo – l’année même où Acosta découvrit les Atlantes. Acosta travailla à Tula jusqu’en 1960, et les recherches furent ensuite poursuivies par Eduardo Matos Moctezuma, Alba Guadalupe Mastache, Robert H. Cobean et d’autres.

Aujourd’hui encore, les historiens ne s’accordent pas sur le crédit à accorder aux récits aztèques sur les Toltèques. Les uns, comme Nigel Davies et H. B. Nicholson, estimaient qu’une comparaison attentive permettait d’en dégager un noyau historique ; les autres, comme Susan Gillespie et Michel Graulich, y voient avant tout une image mythique du passé que les Aztèques ont façonnée selon leurs propres besoins. Ce qui ne fait aucun doute, c’est Tula elle-même – une grande ville dont les bâtisseurs, les guerriers de pierre et le culte du Serpent à plumes ont laissé une empreinte profonde dans l’art et les croyances de la Mésoamérique jusqu’à l’arrivée des Espagnols.